Sorcières rebelles et hommes impuissants dans Walicho de Sole Otero
Après le succès de Naphtaline, Sole Otero revient avec Walicho, récemment distingué par le Prix Prima Bula du salon Formula Bula 2024. Sorti aux éditions Çà et Là, le récit suit les traces d’un clan de sorcières arrivées en Argentine au XVIIIe siècle, dont les secrets ont marqué l’histoire de nombreuses vies. À travers neuf histoires, l’album explore un mystère séculaire à la frontière de l’horreur, de l’humour et de l’absurde. Une excellente opportunité pour revisiter les mythes des sorcières et découvrir l'histoire de l'Argentine.
Dans la culture des Mapuche d'Amérique du Sud, Walicho incarne une créature maléfique, un mal personnifié, syncrétique et ambigu, qui combine éléments européens et indigènes. Ce "Mandinga" ou "diable du petit peuple" est au cœur de l’histoire, qui débute en 1740, avec l’arrivée de trois mystérieuses femmes et de leur bouc, dans une province isolée. Elles s’installent dans une demeure où personne n’ose entrer, puis, au fil des siècles, les rumeurs et les disparitions autour de leur domaine se multiplient. Leur pouvoir surnaturel leur permet de traverser les époques sans vieillir, influençant le destin de nombreux personnages, parfois de manière directe, parfois plus subtile.
Le graphisme de Sole Otero, établi depuis Naphtaline (Prix du Public - France Télévision Angoulême 2023), par ses formes rondes et caricaturesques, est renforcé dans cet album par des couleurs vives, utilisées de manière symbolique et émotionnelle, donnant forme à une atmosphère unique, sorte de « boterisme en BD », offrant une contrebalance de légèreté aux scènes parfois violentes ou dérangeantes des histoires fantastiques.
Walicho propose une vision du monde éclatée, où les femmes, les indiens et autres marginaux du grand récit national argentin, sont au centre d’une cosmogonie façonnée par les croyances populaires, le syncrétisme religieux, les mythes urbains et bien sûr, les secrets de famille. Le résultat est une fresque historique où l’Argentine se dévoile dans toute sa complexité, loin du cadre traditionnel des manuels d’histoire.
Les hommes (soldats, curés, et les grands séducteurs), se retrouvent souvent ridiculisés et désemparés, soumis à leurs passions et à leur libido, tels des pantins, manipulés par les sorcières. Avec cette lecture décalée, Sole Otero de remettre en question la place des institutions traditionnelles dans la construction de la nation.
Contrairement aux récits folkloriques traditionnels qui opposent le bien et le mal, Walicho nous plonge dans un monde où les frontières sont floues. La morale chrétienne et les fins heureuses sont absentes, nous refusant ainsi de simplifier ses personnages ou leurs actions. Il pose un regard sans concession sur la condition des femmes et des peuples autochtones, exposant les injustices historiques et actuelles.